la rage est sourde

Lundi 24 août 2009

Philippe Léotard – Le cimetière des éléphants
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La rage est sourde comme tendre est la nuit, comme est longue la réconciliation. Qu’est-ce qu’on se reprochait ? Qu’est-ce qui dure, qu’est-ce qu’on aimait au-dedans incrusté de soi, qui n’en était pas digne, et qui dure, dure ?…

Puisqu’il n’y a pas de mémoire prévue pour nos sensations, puisque inévitablement on attend le dernier moment pour voir le film, pourquoi ces génériques, ces faux noms de fausse guerre, ces effets spéciaux, ces étoiles clouées dans nos yeux, ces mains à tickets, balbutiantes, paupières, berceuses intraduisibles, trahisons haletantes de l’oubli, dans l’obsession du
compte ?

Nous serons élargis, petits et graves.

L’aventure est brève, l’issue imprévisible. L’initiation est dans l’ivresse des folles victoires.
C’est un bébé aigle que les coupables précipitent de très haut, et qui, de très loin, essaie désespérément la chute comme issue.

Se connaître dans la maladresse acharnée, plumes et ongles. Comme un qui, menacé de mort, tue.

Philippe Léotard

« Portrait de l’artiste au nez rouge » – Philippe Léotard – © Éditions Balland/Egée, 1988.

Philippe Léotard – 28 août 1940 – 25 août 2001

Tags: 25 août 2001, body bag, chute, issue, l'écriture sans calmants, maladresse, Pascal Uccelli, Philippe Léotard, Portrait de l'artiste au nez rouge, rage, sans calmants, sourde, without sedatives, writing without sedatives

Clinique de la raison close

Jeudi 24 août 2006

On se condamne à écrire par la fuite, comme on demande à aller où on ne sait pas.
Il faudrait, de même, désirer par amour, ne pas bander par espoir, ni jouir par calcul, ou, comme on voudra, calculer avec plaisir.

Jaloux, on se met à envier son désir, avant de plaindre l’amour qu’on recherchait comme une ignoble victoire, secrètement assurée.

On trouve de bonnes raisons, quand on n’en cherche pas de vraies.

Quel casse-tête !

Me voici bien près de l’âge infidèle. Je longe des années mourantes. Un nouveau silence s’accumule dans ma voix, et s’accoutume, têtu. Tout autour de ma gorge, on s’agrippe. Tout veut écraser ma fuite, et s’en tient à moi.

Et tout tâche à me taire. Nul ne tranche. On arrache ce qui pend. On se dote de mes déchets, on casse mes débris naturels, on s’empare de mes bouts de course, mes fins de souffle, mes haleines perdues.

Il y a finalement peu de choses dont la fin ne soit pas une douleur, au moins une mélancolie, au pire une tristesse. Ces »  grandes vacances »  que sont toutes les guerres, ces souvenirs émus des chambres d’hôpital, ces nostalgies de femmes qui vous torturaient…
Celui qui s’aperçoit qu’il est un imposteur, sa fin n’est pas la sienne.
J’y vois de moins en moins. Aujourd’hui cela m’agace. Il arrive que cela m’exaspère jusqu’à la rage. Comment expliquer que parfois, cela m’intéresse, cela m’amuse ?…

(Souvenir) Buenos Aires. On y a l’habitude du désert en ville. Tout y est associé à l’absence, qu’on peut appeler patience dans cet exil éternel qu’est l’hémisphère sud.

Quand on ne dort pas, qu’on ne veut pas dormir, quand la cocaïne entretient l’espoir ou l’illusion, quand on saute des nuits comme on baise une femme que l’on n’aime pas, il arrive qu’un jour on se demande d’où viennent les souvenirs…

Philippe Léotard

« Clinique de la raison close » [Extrait] – © 1997, Société d’édition Les Belles Lettres, 95 bd Raspail 75006 Paris.

Philippe Léotard – 28 août 1940 – 25 août 2001

Tags: 25 août 2001, bander, écrire, fuite, infidèle, l'écriture sans calmants, mélancolie, Philippe Léotard, rage, sans calmants, tristesse

" Hélas, pour Patrick… "

Jeudi 25 août 2005

Et voici qu’ils commencent à mourir. Et leurs
fuites me persécutent.
Les jours tombent, en passant. D’un visible
secret on fait une honte privée; d’une douleur
nouvelle une vieille habitude. C’est le jour de tous
les jours qui fait l’éternité de jamais plus…
Fiancées en allées, amis détruits, ils partent, pistolet en
bouche, balles en tête, toutes cartouches vidées…
Je les regarde d’un oeil grégaire.
»  Je tiendrai la porte derrière vous, comme il
convient de faire à qui nous précède. » 

EXTINCTUS AMABITUR IDEM
ÉTEINT TOUJOURS AUTANT AIMÉ

Un moteur plein de rage aujourd’hui se bat,
dans les collines, avec des restes d’arbres que le
ciel abandonne. L’oubli fouille la mémoire… Jeux
condamnés… »  Ami « , dit Gilgamesh… Ce que tu
as aimé, qui gonflait ton coeur, qui tirait ta peau en
arrière, tu l’as laissé à l’horizon ou au dos des
montagnes. Bientôt plus d’îles entre le vent et
l’eau.
Il y a un mort maintenant dans le lit de mon coeur, si froid que je ne m’en réchaufferai
jamais.

Au matin les corps se ressemblent; on tire
l’ombre par le haut. La vie en sort plus difficile.
Ne perdez pas ma trace dans la honte, gens de
faute. Je vous attends à la tristesse; c’est tout ce
qu’il y a de commun entre ma joie et vous.

Philippe Léotard

« Portrait de l’artiste au nez rouge » – Philippe Léotard – © Éditions Balland/Egée, 1988.

Philippe Léotard – 28 août 1940 – 25 août 2001

Tags: 25 août 2001, balles en tête, détruits, l'écriture sans calmants, Philippe Léotard, rage, sans calmants, tristesse

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