Un soir, celle qui m’a sauvé
n’était pas vraiment une louve,
mais plutôt une femme-loup,
au cœur mordu, aux yeux brisés,
qui me prit comme un dieu tombé
cherchant un ventre qui le couve;
comme on veut qu’une fille s’ouvre,
et rende au corps ce qui le trouble;
au moment qu’on n’est plus fidèle
qu’à la dernière rencontre.
Une femme !… n’importe laquelle,
qui tienne encore la nuit couchée,
et pour qui on sera, suant et blême,
au matin, la pute de soi-même.
Ma drôle de Valentine,
ma copine de famine,
ma camarade des rades
où on mangeait des briques
à la vraie « sauce caillou »,
qui avait le goût amer
de ce qu’on va trop aimer…
tous les deux loin des nôtres,
sous le volcan des autres…
Je me souviens qu’on était fous;
d’ailleurs, je me souviens de tout…
Qu’on s’aimait surtout.
Chacun pour soi pareils que nous
tout d’un coup on coupait à tout,
on voyait scintiller au bout
l’extrémité intime en nous.
Même amère, magique et louche,
elle avait un goût d’acier tendre;
moi un flingue froid dans la bouche.
Suffit de pas tirer pour s’entendre,
suffit de frotter pour apprendre
l’amour et ses millions de couches…
On s’est couchés pour se comprendre
de la terre au ciel, du cœur au ventre;
si on peut se dire : « l’amour toujours »,
on peut baiser l’éternité.
Ma drôle de Caroline,
ma victoire et ma ruine,
mon amie de la nuit,
mon intime ennemie
au regard étoilé;
ma source au goût amer,
ma vie vue de la mer,
mon inverse astronaute
sous le volcan des autres…
Je me souviens qu’on était fous;
d’ailleurs je me souviens de tout…
Qu’on s’aimait, surtout.
Tout ce que cachait ma paresse,
tu l’as volé pour me l’offrir,
me donner le don de souffrir;
tu m’as forcé à la faiblesse
d’aimer l’amour à en mourir,
sous tes douloureuses caresses,
la cruauté de ta tendresse…
Quand tu endormais le sommeil,
quand tu réchauffais le soleil
et m’apprenais par cœur l’oubli.
Lequel de nous deux s’est enfui
de l’autre, lorsque j’ai compris
qu’il faut d’abord s’aimer soi-même
pour faire l’amour à la vie.
Ma drôle de cocaïne,
ma pensée, ma blessure,
mon absente qui dure
endormie sous les ruines
des rêves réservés…
Ma rose, mon épine
et mon intense amour;
mon cœur gros, mon cœur lourd,
depuis qu’on s’est quittés,
je n’ai rien déserté.
Je me souviens de tout, tu sais,
surtout qu’on s’aimait.
Philippe Léotard
« Portrait de l’artiste au nez rouge » – Philippe Léotard – © Éditions Balland/Egée, 1988.
Philippe Léotard – 28 août 1940 – 25 août 2001
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25 août 2001,
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